Nommer les coquilles aux XVIᵉ, XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles

                             SOMMAIRE

** Termes génériques pour désigner les fossiles ** Nommer les espèces de fossiles aux XVIᵉ et XVIIᵉ siècles ** Nommer les espèces de fossiles au XVIIIᵉ siècle ** Nommer les coquilles au XVIIIᵉ siècle ** "Deus creavit, Linnaeus disposuit" Linné  ** Exemple d'application à Conus spinosus

 

Au cours des XVI, XVIIet XVIIIsiècles, les fossiles au sens actuel du terme, passent progressivement d’un statut de curiosités de la nature au statut d’objet d’étude sérieux par les naturalistes, jetant ainsi les bases de la paléontologie moderne. Les naturalistes et les collectionneurs de curiosités ont été confrontés au défi de nommer les organismes marins vivants ou fossiles qu’ils découvraient et collectionnaient.

Tout d’abord un mot de vocabulaire donné par Antoine-Joseph Dezallier d’Argenville (1680-1765) naturaliste, collaborateur de l’Encyclopédie, grand amateur de Cabinets de Curiosités, grand voyageur et correspondant de nombreux savants et ‘curieux’ d’Europe : 

 

"Tous ces mots de Concha, de Testa & d'Ostreum se rendent en françois par celui de Coquillages, qui ne doit être employé que pour exprimer le Poisson renfermé dans son écaille. Il sert à présenter également l'idée de l'un & de l'autre. Quand il n'est question que de l'écaille sans le poisson, le mot de Coquille convient mieux ; ainsi l'on employera dans ce traité le terme de Coquillage quand on parlera du Poisson & de son écaille conjointement, & celui de Coquille, lorsqu'il ne s'agira que de l'écaillé." Lithologie et Conchyliologie (1742)

 

1- Termes génériques pour désigner les fossiles, au sens actuel du terme, du XVI siècle à la fin du XVIIIᵉ siècle 

A la Renaissance la dénomination ‘fossiles‘ servait à désigner tous les objets tirés du sol « les matières pour lesquelles recouvrer faut creuser la terre » (Bernard Palissy,  1580). L’appellation ‘pétrifications’ est utilisée par les naturalistes pour décrire la transformation de la matière organique en pierre ou en substance minérale. Ces naturalistes pensaient que les ‘fossiles’ ressemblant à des coquilles actuelles étaient d’origine organique.  

« En effet on déterre d’assez nombreuses coquilles, en partie déjà pétrifiées, en partie encore restées à l’état de vrais coquilles tendres non encore transformées : ce qui montre qu’un temps elles furent des coquilles réelles » Frascatoro, 1517 
« Si tu avais bien considéré le grand nombre de coquilles pétrifiées qui se trouvent en la terre… » Bernard Palissy , Discours admirables de la nature des eaux …, 1580
"il me fut dit que au pays de Valois, pres d’un lieu nommé Venteul, il y avoit grande quantité de coquilles petrifiées, qui me causa me transporter sur ledit lieu, près d’un hermitage joingnant la montaigne dudit lieu, auquel je trouvay grand nombre de diverses especes de coquilles de poissons semblables à celles de la mer Oceane & autres." Bernard Palissy, id.
« Et combien que j’aye trouvé des coquilles petrifiées d’huistres, sourdons, availlons, iables, moucles, d’alles, couteleux, petoncles, chastaignes de mer, escrevices, burgaulx, & de toutes especes de limaces, qui habitent en ladite mer Oceane […] » Bernard Palissy, id.

Plusieurs approches ont été utilisées pour nommer et décrire ces organismes par des naturalistes comme Agricola (de natura fossilium – 1546), Conrad Gessner (De rerum fossilium lapidum et gemmarum maximé – 1565) ou Dezallier d’Argenville (Lithologie et Conchyliologie – 1742) :

Les auteurs parlent aussi de pierres figurées : des minéraux dont la forme est évocatrice des formes typiques du monde organique notamment celles qui présentent une similitude d’aspect avec des espèces de coquilles vivant dans l’océan. Ces pierres figurées seront nommées indépendamment de leur origine, suivant les diverses théories en vigueur à l’époque : crées soit par « génération spontanée », par « jeux de la nature », sous l’action du « suc lapidescent » ou de la « vertu germinative » de la Terre, transportées par le « déluge biblique » ou restes organiques après le retrait d’une présence ancienne de la mer. 

Les progrès dans la connaissance des processus de sédimentation et la prise de conscience progressive de la profondeur du temps entraînent un changement de regard et de vocabulaire : les « pétrifications » et les « pierres figurées » deviennent des « médailles » et des « monuments », témoins de l’histoire de la Terre.

Le premier à verbaliser clairement ce concept est Robert Hooke (1635-1703), brillant savant anglais pluridisciplinaire et figure majeure du raisonnement inductif prôné par Francis Bacon :

 « Les coquilles ou autres corps sont les Médailles, les Urnes ou les Monuments de la Nature… Ils sont les plus grands et les plus durables monuments de l’Antiquité » Robert Hooke Discours à la Royal Society, 1667

 

 

À la même époque, Nicolas Sténon (1638-1686), anatomiste et géologue danois, publie son texte majeur De solido intra solidum naturaliter contento dissertationis prodromus (1669), dans lequel il énonce trois principes fondateurs de la stratigraphie :

 

 

  1. Principe de l’horizontalité primaire : les couches sédimentaires se déposent initialement horizontalement.

  2. Principe de superposition : les couches les plus récentes reposent sur les couches les plus anciennes.

  3. Principe de continuité latérale : une strate conserve le même âge sur toute son étendue latérale.

Ces principes permettent une meilleure compréhension de la formation des couches rocheuses et des fossiles qu’elles contiennent : les fossiles peuvent désormais être considérés comme de véritables archives de la Terre.

" Voilà de nouvelles espèces de Médailles dont les dates sont & sans comparaison plus anciennes, & plus sûres que toutes les Médailles Grecques et Romaines ». Fontenelle, 1710
« Comme dans l’histoire civile, on consulte les titres […], dans l’Histoire Naturelle, il faut fouiller les archives du monde, tirer des entrailles de la terre, les vieux monumens » Buffon Epoques de la nature, 1778

Les savants de cette époque cherchent ainsi à expliquer la nature et l’histoire de la Terre de manière de plus en plus rationnelle et empirique, en s’éloignant progressivement des interprétations strictement théologiques. Les fossiles sont décrits comme des archives, des annales de l’histoire naturelle, enregistrant les événements du passé.

On arrive au tout début du XIXᵉ siècle avec une stabilisation du vocabulaire, encore en vigueur aujourd’hui, sous la plume de Jean-Baptiste de Lamarck et de Henri Ducrotay de Blainville :

« Je donne le nom de fossile aux dépouilles des corps vivans altérés par leur long séjour dans la terre ou sous les eaux, mais dont la forme et l’organisme sont encore reconnoissables. »  Lamarck (1802)

Lamarck fixe ainsi le sens moderne du mot fossile, limité aux restes ou traces d’organismes anciens, par opposition au sens large hérité de la Renaissance.

Dans le prolongement de cette définition, Henri Ducrotay de Blainville (1777-1850) propose en 1822 le terme  » Palaeontologie  » pour désigner « la partie de la science qui traite des fossiles.« 

Cette terminologie consacre l’autonomie progressive de la paléontologie comme discipline scientifique.

 

2- Nommer les espèces de fossiles aux XVIᵉ et XVIIᵉ siècles.

Aux XVIᵉ et XVIIᵉ siècles, aucun système de nomenclature formel et standardisé n’existait. Il régnait une grande diversité — et une certaine confusion — dans la manière de nommer les organismes.

Les espèces étaient généralement décrites par de courtes phrases latines, souvent accompagnées d’une traduction française correspondant à un nom « vulgaire », et cohabitant avec divers noms vernaculaires issus du langage courant. Ces dénominations hétérogènes, non standardisées, souvent longues, imagées et susceptibles de désigner des objets différents selon les auteurs ou les régions, ne facilitaient ni la communication entre naturalistes, ni la diffusion des connaissances auprès du public.

Cette période est ainsi marquée par une grande variété de pratiques dans le nommage et la classification des organismes, favorisant une certaine créativité mais aussi une forte instabilité terminologique.

Un système binomial de classification ne sera mis au point qu’au milieu du XVIIIᵉ siècle par Carl von Linné, dans la 10ᵉ édition du Systema Naturae (1758).

Noms descriptifs

Pour nommer un fossile — au sens moderne du terme — les naturalistes utilisaient principalement des noms descriptifs, dérivés :

  • soit des caractéristiques morphologiques ou anatomiques (forme, taille, ornementation, couleur),

  • soit, et le plus souvent, par analogie ou ressemblance avec des organismes actuels bien connus.

Ces descriptions étaient généralement rédigées dans le latin scientifique de l’époque.

L’utilisation fréquente du suffixe « -ite » dans les noms de minéraux et de pétrifications s’inscrit dans cette tradition : il sert à indiquer une nature minérale ou un état minéralisé, et renvoie souvent à une ressemblance de forme avec un organisme connu.

  • Quelques exemples à partir de 2 auteurs : George Bauer dit Agricola et Conrad Gesner

Georgius Agricola (1494-1555), originaire de Saxe, est souvent considéré comme le père de la minéralogie. Grand observateur, il collecte fossiles et minéraux et propose, dans De Natura Fossilium (1546), un essai de classification, de description et de dénomination des « pétrifications », fondé essentiellement sur leurs caractéristiques morphologiques et leur similitude avec d’autres organismes.

Conrad Gesner (1516-1565), naturaliste suisse surnommé le « Pline helvétique », auteur de De rerum fossilium lapidum et gemmarum maxime (1565), se livre au même exercice. Ses descriptions restent fondées sur les principes de similitude, mais son ouvrage se distingue par l’abondance et la qualité exceptionnelle de ses illustrations sur bois gravé, parmi les premières représentations détaillées de fossiles. 

Ci-après quelques dénominations de pétrifications qui ont été retenues ou créées par Agricola dans De Natura fossilium, accompagnées par l’illustration qu’en a publié Conrad Gessner dans De rerum fossilium lapidum… :

 

Astroites

Du grec astron « étoile, corps céleste ». Terme utilisé depuis l’Antiquité pour désigner des pétrifications à section étoilée. Agricola l’emploie pour les articles de tiges de crinoïdes fossiles, dont la section présente une forme rayonnée. Il s’agit d’articles de tiges d’encrines (crinoïdes).

 

Trochites

Du grec signifiant « roue, disque » car « la nature lui a donné la figure d’un tambourin…avec une sorte de moyeu d’où partent de toutes parts des rayons vers la partie extérieure de la roue » Agricola désigne ainsi un article de tige d’encrine à section circulaire.

 

Bélemnites

Du grec bélemnon (« flèche »). Pour Gesner, il s’agit de pierres ressemblant à des projectiles. Jean-Louis Alléon-Dulac ( naturaliste français, est un des premiers à identifier clairement les bélemnites comme des céphalopodes fossiles, dont les objets figurés représentent les rostres.

Ostracite, du latin ostracites, lui-même du grec οστρακίτης, , dérivé de ostrakon (coquille, huître). Ce terme désigne des huîtres et gryphées fossiles.

Nummulite, du latin nummulus (« petite pièce de monnaie »), en référence à leur forme discoïde, associé au suffixe -ite. Ces grands foraminifères fossiles sont ainsi nommés en raison de leur ressemblance avec des monnaies.

L’Onychite, du latin et du grec (onux, onukhos) « griffe, ongle ». décrite comme « presque semblable à des ongles parfumés… ». Il n’y a pas de représentation, mais il pourrait s’agir de brachiopodes tels que les térébratules, dont le crochet recourbé évoque la forme d’un ongle.

Brontie et Ombrie Pétrifications considérées depuis l’Antiquité comme des pierres tombées avec le tonnerre (brontia) ou la pluie (ombria). Les descriptions d’Agricola correspondent à des oursins réguliers fossiles.

La Cténite, du grec ktenos (« peigne »), ainsi nommée parce qu’elle « est striée et présente tout à fait l’image d’un peigne ». Il s’agit d’un Pecten, c’est-à-dire d’une coquille Saint-Jacques fossile.

 

Glossopètre Du grec glôssa (« langue ») et petra (« pierre ») : « langue de pierre ». Désigne des objets ressemblant à une langue humaine. La véritable nature des glossopètres commence à être élucidée par Conrad Gesner en 1565 : sur cette représentation, s’il interprète correctement la dent figurée en A, en l’attribuant à un requin (cane carcharia § lamia), il attribue la dent figurée en C comme « la partie supérieure d’un bec de merle » même si, ajoute-t-il, elle  » ressemble à une dent de requin  » . . . C’est Nicolas Stenon, en 1669 qui démontre, expérimentalement,  que les glossopètres sont des dents de requins.

 

Dénominations utilisées par Conrad Gesner :

Echinites (du grec [ekhînos] qui signifie hérisson, et par extension hérissé de piquants). Appellation qui désigne des oursins irréguliers.

Ovum anginum Conrad Gesner reprend l’appellation donnée par Pline à une pétrification qui ressemble à « un œuf de serpent » correspondant en réalité à un oursin régulier (Hemicidaris). Une autre croyance issue de l’Antiquité assimilait leur forme globuleuse à « de petites tortues naguère écloses, changées en pierre », d’où le nom de Chelonites (« pierre de tortue »).

                 Echinite
          Ovum anguinum

 

 

         

 

 

 


Hoplites
Chez Conrad Gesner, ce terme désigne des ammonites à coquille robuste et carénée, d’après leur aspect « cuirassé ». Ces formes correspondent, selon les cas, à différents genres jurassiques actuels, notamment Amaltheus, mais le Hoplites de Gesner ne doit pas être confondu avec le genre Hoplites défini ultérieurement dans la classification moderne. 

 

Strombite Petit gastéropode en forme de strombe (du grec strombos : toupie, coquille spiralée).

 

De l’ensemble de ces dénominations, seules quelques-unes ont conservé un usage jusqu’à nos jours, comme Bélemnites, Nummulites. Parfois avec un sens modifié, certaines dénominations, comme Hoplites, désignent aujourd’hui certains genres d’ammonites, dans un sens différent de celui employé par Gesner.

 

Hoplites -dénomination actuelle - Crédit MNHN
                       Hoplites – dénomination actuelle – Crédit MNHN

 

3- Nommer les espèces de fossiles au XVIIIᵉ siècle

Un exemple de  dénomination de fossiles par Antoine-Joseph Dezallier d’Argenville (1680-1765) naturaliste, collaborateur de l’Encyclopédie, grand amateur de Cabinets de Curiosités, grand voyageur et correspondant de nombreux savants et ‘curieux’ d’Europe : à gauche le nom latin et à droite le nom vulgaire en français

une planche de fossiles 

Légende de cette planche de fossiles :

Figure 1: Lepadites – Figure 2 : Tubulites – Figure 3 : Coclites -Figure 4 : Neritites – Figure 5 : Trochites – Figure 6 : Buccinites – Figure 8 : Volutites – Figure 7 : Turbinites – Figure 9 : Cylindrites – Figure 10 : Muricites…..

Déclinaison en langue vernaculaire :

« Terebratula, eſt bivalve auſſi commune que la précédente dont l’inégalité de ſes pièces fait que l’une paroit poſer au-deſſus de l’autre ; ce qui la-fait nommer le coq et la poule ou des poulettes… Les Foſiiles connus ſous le nom de Coq et la Poule , ſe trouvent communément dans le Comté d’Eu, à ſept lieuës de la Ville de Dieppe. » Lithologie et Conchyologie (1755) p 403

« On voit à la Lettre E une Bivalve nommée le Coq & la Poule , & en Latin Concha rarior anomia vertice rostrato : elle est fort différente de celle qui est gravée dans la Planche 23 à la lettre O , dont la couleur est toute brune , & que plusieurs Curieux appellent le Bec de Perroquet. Celle-ci est grisâtre tirant sur le verd , et ondée de quelques plis imperceptibles. Une des valves est toujours interpolée fur l’autre , avec un petit bouton saillant & percé fur la valve inférieure. Il est à observer qu’il part de fa charnière en dedans une petite langue blanche un peu tortillée. Elle se voit a Paris , chez Monsieur d Azaincourt, Chevalier de l’Ordre Militaire de Saint Louis, & Lieutenant-Colonel d’Infanterie. » Lithologie et Conchyologie (1742) p 393

 

4- Nommer les coquilles au XVIIIᵉ siècle

De la fin du XVIIsiècle au milieu du XVIIIsiècle la coquille est la reine des cabinets de curiosités.  Symbole de raffinement, elle est très prisée des collectionneurs et remplit les coquilliers des cabinets de curiosités (ci-contre : tiroir de coquillages du XVIII siècle – collection Simon Schijnvoet).

 

Si certaines coquilles sont déjà identifiées par un nom latin, la majorité demeure désignée par un ou plusieurs noms vernaculaires français très imagés, souvent fondés sur la similitude, l’analogie ou l’évocation poétique.

Antoine-Joseph Dezallier d’Argenville (1680–1765), naturaliste et grand collectionneur, illustre parfaitement cet usage : 

"Voici, Monsieur, une curiosité toute des plus naturelles, ce sont les Coquilles, je vous avouerai que j’ai les yeux satisfaits quand je les jette sur un tiroir de coquilles bien émaillées : j’y admire plus qu’en toute autre chose l’Auteur de la nature ; Quelle varieté dans les couleurs ? Il semble que la nature s’y soit joüée de même que dans les formes différentes des coquilles ? On les distingue en plusieurs classes ou familles, celle des Huitres, des Limaces, des Cornets, des Porcelaines, & autres. Voici celles à qui l’on a donné des noms. L’Amiral, le Vice-Amiral, l’Imperialle, le Nautille, la Concha Veneris, le Bouton ou Echinus Marinus, l’Escalier, la Thiare, la plume (sic), le Cloud, le Lepas, le Foudre, l’Hermite, la Brûlée, la Musique, le plein-Chant, la Gensive, la Quenotte, le Ruban, la Veuve, la Pie, le Tigre, la Cassandre, la Bouche d’or, celle d’argent, le Drap d’or, celui d’argent, la Peleure d’Oignon, la Moresque, le Casque, le Turban, le Scorpion, la Grive, la Guinée ou la Speculation, le Dauphin, le Manteau Royal, la Tonne, le Cœur, le Cadran, l’Araignée, l’Epineuse, le Rouleau, la Becasse, le Porphyre, le Cilindre, le Sabot, le Leopart, l’Ecorchée, la Mere-Perle ou la Nacre, la Porcelaine, le Maron rôti, l’Olive, l’Herisson, l’Oeuf, l’Agatte, le Cornet, la Magellane, le Teton, l’Oreille d’Asne, le Coûteau, le Cloporte, l’Hebraïque, la Tanée, la Meûre, l’Oreille de Mer, la Chenille, la Trompe, le Nombril, la Collique, l’Eperon, la Lampe, la Vis sans fin, le Brocart, le Fuseau, l’Hirondelle, l’Argus, la Couronne d’Ethiopie, l’Oreille de Cochon, le Chou, la Tour de Babel, la Figue, & le Bois veiné." Extrait de "la Lettre sur le choix & l’arrangement d’un Cabinet curieux", écrite en 1727 

Les différentes éditions de Lithologie et Conchyologie (1742, 1755, 1780) fournissent de nombreux exemples montrant comment un même organisme peut recevoir plusieurs appellations françaises associées à un nom savant :

Pas de Poulain « On l’apelle en François, l’Oursin, le Bouton ou l’Hérisson de mer, quelquefois Châtaigne de mer, à cause de sa figure hériffée. »

« On apelle Brissus l’Oursin de la lettre L, son compartiment en étoile percée à jour & tous ses points saillans font agréables à la vûe ; fa couleur eft grife ou blanche, avec une ouverture dans le haut, & une autre vers le milieu dans la partie de dessous, c’est par ces trous que le Poisson respire & vuide ses excrémens. Cette partie de dessous, qui est le ventre , est toute chagrinée. Les autres Oursins font ouverts dans le milieu. L’Oursin de la lettre M, pour la couleur & les ouvertures , reffembîe au dernier, mais son compartiment est différent ; il est garni d’espatules, & l’ouverture de son dos préfente la figure d’un coeur. On l’apelle Spatagus ou Spatangus, & en françois. Ces deux derniers Oursins font nommés Pas de Poulain. » Lithologie et Conchyologie (1742) p349

Ces descriptions associent systématiquement : forme générale, organisation des reliefs, couleur, parfois anatomie supposée de l’animal.

Le vocabulaire mêle ainsi observation naturaliste et sens esthétique.

Les longues descriptions du Cadran oriental ou de l’Écorce d’Orange chagrinée montrent l’importance accordée aux détails décoratifs et chromatiques, la coquille étant perçue comme un objet d’art naturel :

« Le Cadran oriental , nommé aussi l’Escalier , la Perspective ou la Rosette d’épinette , grand sabot en cône aplati , à orbes comprimés , d’un blanc-roussâtre , ornés de plusieurs bandelettes circulaires & paralleles , tachetées de marron , à base bordée d’une cannelure tranchante précédée d’une cordelette § d’un ſillon fin , aussi mouchetés de marron , & à large ombilic central , dont le bord , denté & cannelé jusqu’à la naissance de la ſpirale , est aussi moucheté , de même qu’une autre cordelette qui en ſuit le contour. » Lithologie et Conchyologie (1780) p 310

« L’Ecorce d’Orange chagrinée paroît être encore une variété dans l’espèce du Cedo-nulli**. Ce Cornet , quelquefois plus volumineux que le précédens, leur est inférieur en beauté : les couleurs de ſa robe ont pourtant de l’éclat; ſon premier orbe est aussi plus alongé , ſa clavicule très-élevée ,  & les pas des orbes , plus larges & peu concaves , ſont bordés de tubercules plus ſaillants. Le corps de la coquille est tantôt lisse , tantôt à ſtries fines circulaires , légérement granuleues vers le bas du premier orbe : mais dans quelques-uns, tels que celui dont nous donnons la figure , les cordelettes ſont assez distantes entre elles , & granuleuses dans toute l’étendue du premier orbe. La clavicule est panachée de blanc & d’orangé plus ou moins foncé : le reste de la robe est ſafran foncé , ou d’un bel orangé vif , quelquefois fauve , ou d’un ſauve très-brun ſans mélange. » Lithologie et Conchyologie (1780 T2) p 557

Le terme Cedo-nulli, tel que défini par Favart d’Herbigny (1775), illustre bien l’existence de catégories fondées sur la rareté et l’exception esthétique plutôt que sur des critères biologiques stricts :

**« CEDO-NULLI, les Conchyliogiſtes nomment par excellence pluſieurs coquilles qui ſe diſtinguent au-deſſus des autres eſpèces par quelques ſingularités dans leurs marques & leurs couleurs ; ſavoir : à une coquille bivalves du genre des cames , & à une eſpèce d’univalve du genre des volutes coniques ou cornets. » Dictionnaire d’Histoire Naturelle – Favart d’Herbigny 1775. 

Dans le cas de Dezallier d’Argenville, le Cedo-nulli appartient aux cornets (volutes coniques), correspondant aujourd’hui au genre Conus, très recherché par les amateurs.

Ci-contre planche XVII – Cornets – Lithologie et Conchyologie (1780)                                                                                                                                                               

Les huîtres figurées sous les noms imagés d’Oreille de cochon, Crête de coq, Pied d’âne ou Gâteau feuilleté illustrent encore cette pratique de dénomination analogique fondée sur la ressemblance avec des objets, des animaux ou des aliments familiers :

« On voit à la lettre D, l’Huitre apellée l’oreille de Cochon, ou la Crête de Coq, de couleur tirant fur le violet & fur le brun. Ses couleurs, ses grands replis, fa fermeture exacte font admirables. Celle de la lettre E, s’apelle le pied d’Asne par la ressemblance qu’elle a avec la corne du pied de cet Animal ; le fond de l’Huitre est blanc, avec de longues pointes couleur de rose. On apelle l’Huitre marquée F, le gâteau feuilleté. Ses ramages étagés, déchiquetés, &tronqués, représentent assez bien cette figure ; cette Coquille est presque toute blanche, avec des taches couleur de rose. » Lithologie et Conchyologie (1742) p318

L’ensemble de ces exemples montre qu’au XVIIIᵉ siècle, la dénomination des coquilles repose encore largement sur une culture visuelle et analogique, héritée des cabinets de curiosités. Les noms traduisent davantage l’apparence, la rareté ou la valeur esthétique que les relations biologiques entre organismes.

Cette profusion de noms vernaculaires, souvent instables et redondants, rend progressivement nécessaire l’instauration d’un système universel, fondé sur des règles fixes : ce sera l’œuvre de Linné et de la nomenclature binominale.

 

5- « Deus creavit, Linnaeus disposuit » « Dieu a créé, Linné a organisé » Linné

Telle était la devise de Carl von Linné (1707-1778) célèbre naturaliste et médecin suédois qui, au milieu du XVIIIe siècle, révolutionna notre manière de nommer et classifier la diversité du monde naturel. Dans son œuvre majeure, le Systema Naturae, publié entre 1735 et 1767, Linné posa les bases de la classification systématique en introduisant la nomenclature binominale pour décrire les espèces animales et végétales.

 

Dès 1735 dans son premier essai de classification systématique des trois règnes (animal, végétal et minéral) de la nature, il divise les animaux en six groupes (Quadrupèdes, Oiseaux, Amphibiens, Poissons, Insectes et Vers), plaçant notamment les mollusques dans ce dernier groupe.

La nomenclature binominale, innovation majeure de Linné, attribue à chaque organisme un nom scientifique latin (nom ou binôme linnéen) composé de deux termes :

  • le nom générique (genre)
  • suivi du qualificatif spécifique (espèce).

Cette méthode, d’abord appliquée aux plantes dans son ouvrage Species Plantarum de 1753, puis étendue aux animaux (dont les mollusques) en 1758 dans le Systema Naturae, établit un langage commun et standardisé qui facilite la communication entre les naturalistes et avec le public. Basée principalement sur les caractéristiques morphologiques, elle permet une identification précise et universelle des organismes, jetant ainsi les bases d’une classification cohérente et rigoureuse. Cette nomenclature progressivement adoptée par tous les scientifiques à partir du début du XIXᵉ siècle est toujours en vigueur de nos jours. 

« La méthode, âme de la science, désigne à première vue n’importe quel corps de la nature, de telle sorte que ce corps énonce le nom qui lui est propre, et que ce nom rappelle toutes les connaissances qui ont pu être acquises, au cours du temps, sur le corps ainsi nommé ; si bien que, dans l’extrême confusion apparente des choses, se découvre l’ordre souverain de la nature. » Systema Naturae, 1766-1767.
Les précurseurs de Linné

Plusieurs naturalistes ont contribué à l’évolution de la nomenclature binominale avant Linné, sans toutefois parvenir à la systématiser :

Guillaume Rondelet (1507-1566) médecin et naturaliste français, est reconnu comme l’un des premiers à utiliser une forme de nomenclature binominale, dans son ouvrage « l’Histoire des poissons » en 1553, employant des termes latins comme Chama Peloris, Concha margaritifera, Cochlea umbilicata, Ostrea marina, Turinemn auritum (Photo ci-contre).

Pierre Belon (1517- naturaliste français décrit et nomme, en latin, diverses espèces dans Histoire de la nature des estranges poissons marins (1551).

Jean Bauhin ( médecin et botaniste d’origine française, propose au début de la Renaissance, dans une encyclopédie botanique, une nomenclature regroupant genre et espèce. 

Joseph Pitton de Tournefort (botaniste français affine la classification des plantes, en introduisant clairement les notions de genre et d’espèce.

Ces apports préparèrent le terrain à la systématisation de Linné.

Linné et les mollusques

En 1758, Linné applique son système binominal aux mollusques dans le Systema Naturae, permettant une identification précise et universelle des espèces. La nomenclature s’intègre dans une classification hiérarchique, regroupant les espèces en genres, les genres en familles, familles en ordres, et ainsi de suite, formant ainsi une structure taxonomique qui reflète les relations évolutives présumées entre les organismes.

Développements au 19e siècle 

Au début du 19e siècle, des naturalistes comme Georges Cuvier et Jean-Baptiste Lamarck enrichissent la classification des mollusques, proposant de nouvelles familles, genres et espèces, tout en consolidant l’usage de la nomenclature binominale. Cette dernière devient la norme pour décrire les nouvelles découvertes.

Évolutions récentes de la classification et de la nomenclature binominale

La classification des mollusques a fait l’objet de révisions répétées, en parallèle de l’enrichissement des connaissances en biologie, morphologie et phylogénie. La nomenclature binominale s’est adaptée à ces évolutions successives. L’introduction récente de méthodes telles que le séquençage de l’ADN et l’observation sous lumière ultraviolette des motifs colorés résiduels sur les coquilles (ex. Athleta (Volutospina) spinosus (Linnaeus, 1758), © MNHN) a considérablement amélioré la compréhension des relations phylogénétiques entre les différents groupes et conduit à de nouveaux ajustements taxonomiques.

 

6- Exemple d’application de la nomenclature binominale : Conus spinosus Linné, 1758

Dans la 10ᵉ édition du Systema Naturae (1758) Tome 1 p 715, Carl von Linné décrit pour la première fois le mollusque Conus spinosus, un cône marin caractérisé par une coquille conique ornée d’épines.

Selon Linné, la désignation de cette espèce suit la logique binominale :

  • Le genre : Conus, désignant un groupe de mollusques à coquille conique et à apex pointu.

  • L’épithète spécifique : spinosus, qui souligne la présence d’épines caractéristiques sur la coquille.

Ainsi, le nom scientifique complet Conus spinosus reflète à la fois la parenté générale (genre) et la particularité distinctive (espèce).

Linné fournit également une description succincte basée sur les caractères morphologiques visibles, qui sert de référence pour l’identification de l’espèce :

« Coquille (testa) ornée de fines lignes rouges (lineolis rubris cincta), couronnée (coronata) et légèrement pliée (subplicata), avec des épines fines et pointues (spinis argutis), spire épineuse. Forme proche de la volute vespertilio (volute chauve-souris), mais la base est à peine échancrée (emarginata), et la columelle non plissée (non plicata) ; la coquille blanchâtre est ceinte de nombreuses lignes pourpres parallèles, anguleuse vers le haut (superne angulatum) et couronnée d’épines très fines et solides (spinis argutissimis validis coronatam).”

Cette dénomination rigoureuse facilite la communication entre naturalistes et garantit une reconnaissance universelle de l’espèce, indépendamment des langues ou des appellations vernaculaires variées.

Evolutions de Conus spinosus

Michel Pacaud et Jacques Pons in Fossiles n°16 (Revue française de Paléontologie), auteurs de l’étude sur le positionnement des moulages de fossiles d’Athleta (Volutospina) spinosus sur le plat réalisé par des ateliers postérieurs à celui de Bernard Palissy (photo ci-contre) et détenu par le MET font apparaître les différentes figurations et dénominations de cette espèce à partir du XVIIᵉ siècle.

Le nom de ce taxon, avant d’être défini par Linné en 1758, est décrit comme « a sabuletis Parisiens »  (extrait des sables de Paris) par Anna et Suzanna Lister (1692), comme « une sorte de murex fossile » par James Petiver (1711), comme « un strombus » par Niccolo Gualtieri (1742), comme « un rocher… nommé Muricite avec des pointes dans toute son étendue… » par Dezallier d’Argenville (1742), sans oublier une des appellations les plus poétiques « Le rocher à liserés couronné d’épines ». » par M. Favanne de Montcervelle (1784)…

A partir de cet exemple, on constate que faute d’un langage précis et universel, les auteurs ont utilisé de nombreuses appellations et descriptions, rendant difficile la capitalisation de l’évolution de toutes les données acquises.  

  • Exemple d’évolution ultérieure de l’appellation Conus spinosus proposée par Linné (1758) dans le cadre de sa première nomenclature binominale appliquée aux mollusques : elle devient Strombus spinosus chez Shröter (1784) et Chemnitz (1795), Voluta spinosa chez J.B. de Lamarck (1816) et G.P. Deshayes (1824), Volutilithes spinosa chez Briart et Corn (1869), Volutilithes spinosus chez Cossmann (1889), Athleta* (volutospina) spinosa chez Cossmann (1913) et Athleta (volutospina) spinosus (Linnaeus, 1758) nom valide actuel chez J. Le Renard et J.M. Pacaud (1995) (genre, sous-genre, espèce, auteur, date, extinction). 

*Timothy Abbott Conrad paléontologue américain (1803-1877) est l’auteur du genre Athleta en 1853. Article publié dans Proceedings of the Academy of Natural Sciences of Philadelphia (1853) p448. 

L’histoire du nom d’Athleta (Volutospina) spinosus illustre ainsi, à elle seule, le long chemin parcouru entre la poésie descriptive des cabinets de curiosités et la rigueur codifiée de la nomenclature moderne.

Règles de nomenclature spécifiques 

Des règles de nomenclature spécifiques aux mollusques ont été établies pour garantir la cohérence et la précision dans la classification, notamment par des organismes tels que la Commission internationale de nomenclature zoologique (ICZN en anglais), instituée en 1895, lors du 3e congrès international de zoologie de Leyde. Son rôle essentiel est d’établir le Code international de nomenclature zoologique qui contient toutes les règles de désignation des espèces animales, dont les mollusques. Voir aussi l’article de Daniel « Taxonomie et Nomenclature« .

Des bases de données en ligne, comme World Register of Marine Species (WoRMS) ou MolluscaBase répertorient les noms valides des espèces de mollusques, ainsi que des informations sur leur taxonomie, leur répartition géographique et d’autres aspects de leur biologie.

 

En somme, la nomenclature binominale introduite par Linné a été un pilier essentiel de la classification des mollusques, suivant une évolution parallèle à celle des autres groupes d’organismes. Malgré les ajustements nécessaires au fil du temps, elle s’avère robuste et demeure un outil fondamental pour les scientifiques dans leur exploration et leur compréhension de la diversité biologique de notre planète.                                 

 

Bibliographie :

François Ellenberger Histoire de la Géologie

Jean GAUDANT et Geneviève BOUILLET La paléontologie de la Renaissance – (COFRHIGEO) (séance du 9 mars 2005)

 

JD mars 24

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