Pendant près de deux mille ans, les conceptions d’Aristote dominent l’histoire naturelle. Les coquillages sont décrits, dessinés, admirés, collectionnés, mais leur naissance, leur croissance, leur composition et leur forme demeurent mystérieuses. Il faut attendre le XVIIᵉ siècle pour que les naturalistes commencent à observer directement la manière dont les êtres vivants se construisent par l’expérimentation et l’usage de la microscopie
Depuis Aristote jusqu’à D’Arcy Wentworth Thompson, les savants posent finalement toujours la même question : comment une coquille se forme-t-elle ? mais leurs réponses changent avec leurs instruments, leurs observations et leurs modèles intellectuels. Cet article propose quelques jalons importants de cette recherche.
I. Le modèle aristotélicien : le mollusque et sa coquille
Aristote possède une théorie générale de la génération, et son traitement des testacés est lié à leurs caractéristiques propres et à ses observations. Le texte zoologique décrit bien les testacés comme des animaux dont la partie charnue est intérieure et la coquille extérieure ; il distingue ensuite différentes formes de testacés.
1. Les testacés selon Aristote
Pour Aristote, les testacés (en grec ancien :ὀστρακόδερμα) constituent une catégorie d’animaux définie notamment par la présence d’une partie dure extérieure :
Dans ses traités zoologiques (Histoire des animaux, Parties des animaux), il les définit ainsi :
« Ce sont des animaux dont la partie charnue et molle est à l’intérieur, la partie solide (la coquille semblable à de la pierre ou de la terre cuite) est à l’extérieur » Aristote, HA 523 b 9
Il distingue différentes formes de testacés, parmi lesquelles les turbinés, les bivalves, les univalves et les oursins.
2. Les testacés : à la frontière entre l’animal et le végétal
Aristote rapproche les testacés des plantes par leur manière de vivre. Peu mobiles et étroitement liés à leur milieu aquatique, ils présentent selon lui certains caractères communs avec les végétaux. Mais ils possèdent des facultés sensibles qui les distinguent des plantes.
Il écrit :
« Autant le liquide a plus de vie que le solide et le sec, et autant l’eau en a plus que la terre, autant la nature des testacés contient plus de vie que celle des plantes, puisque les testacés sont au liquide ce que les plantes sont à la terre. Les végétaux sont en effet en quelque sorte des coquillages terrestres, et les coquillages proprement dits sont comme des plantes aquatiques ». Livre III, XI
Cette comparaison entre testacés et plantes concerne également leur mode de génération. Aristote écrit :
« En tant qu’ils n’ont pas de sexe, ils ne s’engendrent pas par l’accouplement ». Livre III, 11, 761b 23
Aristote admet alors, pour certains testacés une naissance spontanée à partir de la matière du milieu. Il décrit leur apparition sans reproduction « de la boue, du sable ou de la crasse qui s’accumule sur les roches »(Livre I, 1, 715b 25) ou bien :
« Les insectes, les mollusques, les poissons et certaines plantes peuvent naître spontanément à partir de vase, de rosée ou de neige. »
Il rapporte par exemple l’apparition de moules dans la boue lorsque l’eau se retire.
« Que tous les testacés se produisent d’une manière spontanée, voici ce qui peut le prouver. Ils se montrent sur les parois des vaisseaux, lorsque le limon formé par l’écume de l’eau vient à se dessécher; et l’on a vu bien des fois, les lieux où il n’y avait auparavant aucun animal de ce genre, se couvrir de ce qu’on appelle des moules, parmi les coquillages, quand l’eau venait à se retirer et que la place n’était plus qu’un amas de boue. » Livre III, 11, 762a 8-25
Mais Aristote ne réduit pas pour autant tous les testacés à ce seul mode de génération. il observe chez certains d’entre eux, que la reproduction peut également provenir d’une certaine dynamis, « force qu’ils tirent et qu’ils émettent d’eux-mêmes » (Livre III 8 ), forme de multiplication qu’il rapproche de celle des végétaux. À propos des moules, il écrit :
« C’est de cette manière que se reproduisent les moules, sur lesquelles viennent toujours s’en attacher de plus petites, qui se mettent sur le coquillage originaire. »
3. La naissance des testacés
Aristote relie également la formation des êtres vivants aux conditions du milieu. Dans la mer, la chaleur « vitale », l’eau, la nourriture et la matière disponible contribuent selon lui à leur formation.
Il écrit, à propos des testacés :
« Aussi, les animaux privés de sang, et froids par nature, ne naissent-ils pas dans les lacs, ni dans les eaux plus potables que les eaux saumâtres. Ou plutôt, ils y naissent moins que partout ailleurs, comme les testacés, les mollusques et les crustacés, parce que tous ces animaux n’ont pas de sang et qu’ils sont de nature froide. Mais ils viennent dans les baies et à l’embouchure des fleuves, parce qu’ils y cherchent tout à la fois la chaleur et leurs aliments indispensables. »
Pour Aristote, l’apparition des testacés reste donc étroitement liée au milieu dans lequel ils vivent et à la matière qui s’y trouve.
4. La formation de la coquille
Dans la Génération des animaux, Aristote propose également une explication matérielle de la coquille. Dans l’eau de mer se trouve, selon lui, une importante quantité de matière « terreuse » qui se solidifie autour du corps vivant :
« Dans l’eau de mer, il y a beaucoup de terreux ; et c’est d’une combinaison de ce genre que se forme la nature des testacés, le terreux se durcissant tout à l’entour, et devenant aussi compacte que les os et les cornes […], en même temps que le corps qui possède la vie et qui s’y trouve renfermé. » Livre III, chapitre 11 (762a 27-32)
La coquille est ainsi conçue comme une matière dure qui entoure et enferme le corps vivant.
5. La croissance des coquilles
Aristote esquisse enfin une première réflexion sur l’accroissement des coquilles spiralées :
« Les testacés aussi se développent absolument de la même façon, et l’on peut bien le voir sur les turbinés, en regardant à leurs hélices. Quand ils grandissent, c’est toujours en avant que les hélices se multiplient, dans cette partie de leur corps qu’on appelle la tête. »
Il ne propose pas encore de loi géométrique de cette croissance, mais il observe que la forme spiralée se développe avec l’animal.
Chez Aristote, la naissance du mollusque, la formation de sa coquille et son accroissement appartiennent encore à une même conception générale du vivant.
L’autorité d’Aristote sera immense et sa conception dominera l’histoire naturelle pendant de nombreux siècles.






